Lundi 2 janvier 2012 1 02 /01 /Jan /2012 10:14

 

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Un « Tartuffe » plein de vie !

 

Du gros Scotch vert fluo, une bonne photocopieuse, des comédiens divins et du travail… C’est tout ce qu’il faut à Gwenaël Morin pour mettre en scène le « Tartuffe » de Molière. Et il y a quelque chose de très vivifiant et de très accessible dans ce décor artisanal et dans l’état d’excitation permanent dans lequel sont plongés les comédiens. Quelque chose qui emprunte autant au cartoon qu’à la tragédie et qui mélange les registres avec une intelligence propre au théâtre populaire.

 

Tartuffe2-ph-Pierre-Grosboi

Sur le plateau du Théâtre de la Bastille, les comédiens semblent attendre comme nous que le spectacle commence. Disponibles, hors jeu et vêtus d’habits simples du quotidien, ils arpentent tranquillement la scène en attendant que les derniers spectateurs égarés prennent place. Avec la bienveillance et le sens de l’accueil d’une Ariane Mnouchkine, Gwenaël Morin vient s’assurer que tout le monde est bien assis avant de sonner les trois coups avec un brigadier fait maison. L’approche est naturelle et généreuse et se démarque d’emblée d’un art théâtral parfois snob et pontifiant.

 

L’entrée en matière est percutante. Le spectacle s’ouvre sur les vociférations provenant d’un drap noir sous lequel se cache une Mme Pernelle remontée à bloc. On est dans l’humour bouffon, dans le surjeu, et l’effet comique gagne aisément les rires du public. Gwenaël Morin manipule des grosses ficelles à vue. Il nous prend à témoin, force le trait, donne des rôles féminins à des hommes dans le plus pur esprit de la farce, puis se ravise, brouille les cartes et nous tend le visage sincère et effrayant d’un Orgon rongé par son aveuglement. La force de la mise en scène tient en partie de ce collage fort inspiré de genres dramatiques opposés. On passe sans préavis d’une lecture très premier degré, parfois tragique, à une interprétation hyper décalée qui lorgne du côté du burlesque ou du manga. Cette volonté de décloisonner les registres, chère à Molière, ouvre sur une infinité de possibles. Les coutures de cette mise en scène sont rendues visibles et toutes ces sautes de tonalité finissent par se colmater par la grâce du jeu.

 

Tartuffe3-ph-Pierre-GrosboiL’immense implication de ses comédiens

Puisque c’est bien là l’essence du « Théâtre permanent », son esprit de troupe et l’immense implication de ses comédiens. À commencer par le sublime Grégoire Monsaingeon, qui défend le personnage d’Orgon avec une sincérité effrayante, loin de la caricature grand-guignol du gentilhomme borné et ridicule. Tour à tour passionné, fiévreux et agité, Monsaingeon vampirise complètement l’attention, parfois au détriment d’un Julian Eggerickx/Tartuffe inégal. Ce dernier assume également le rôle de Marianne, ici parodiée à l’excès à coups de voix de fausset et d’évanouissements répétés. À regret, la victime romantique d’un mariage forcé se transforme donc en niaise hystérique et décérébrée. Mais preuve qu’un comédien peut aussi jouer un rôle féminin sans le discréditer, le très juste Renaud Béchet fait de Dorine un témoin discret et néanmoins indispensable de l’action. Barbara Jung interprète Elmire avec puissance et humour, zappant dans les registres avec une maestria déconcertante. Elle passe sans transition de l’émotion pure à la potacherie assumée comme dans cette irrésistible danse de la séduction qu’elle offre au public et à Tartuffe.

 

Artisanat et esprit de troupe oblige, Gwenaël Morin s’est donné un petit rôle, celui de Cléante. S’il joue un peu maladroitement, avec un voile dans la voix et une fausse décontraction, on prend un vrai plaisir à le voir guetter ses ouailles du coin de l’œil quand il s’assoit dans un angle presque mort du plateau. Le jeu est certes approximatif, mais on aime tellement l’intention, celle de se mettre sur la sellette, d’embarquer dans l’aventure avec ses comédiens. De même, il y a quelque chose de touchant dans l’intervention d’Ulysse Pujo jouant un Damis tout droit échappé d’un manga japonais. Si l’énergie du jeune homme est quelque peu brouillonne, on prend un plaisir coupable à le voir dérouler ses alexandrins au rythme de coups de pied retournés. On croit qu’on rêve, on se pince, mais tout va bien, on est chez Morin.

 

La joie de ses créations tient précisément dans cette énergie en fusion. Cet espace de liberté où s’amalgament les contraires à la vitesse de la lumière. Au cœur de ce magma, on tombe nez à nez avec un rêve magnifique. Celui défendu par le Théâtre permanent pendant plus d’un an dans les Laboratoires d’Aubervilliers. C’est donc en Seine-Saint-Denis, dans ce contexte d’intensification et de transmission du théâtre, qu’est né ce Tartuffe que l’on aime jusque dans ses imperfections. 

 

Ingrid Gasparini

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

2010-10-17 1949 LE MONDE

Par LE VIVAT - Publié dans : La programmation
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