Feuille de choux des Arts vivants, Danse, Performance, Théâtre en région lilloise, "Lille Dicidanse" est gérée par
Pascale Logié. Elle nous a fait l'amitié d'écrire sur le festival "Vivat la danse !", dont la dernière édition a eu llieu en janvier-février dernier. Nous publions ses textes ci-dessous, en vous
invitant également à parcourir son blog sur le lien suivant : le blog de Lille Dicidanse

« C’est quoi ton Genre ? »
Pour cette treizième édition, c’est sans aucune superstition ni aucune candeur et encore moins de bienséance que
l’équipe du Vivat aborde de manière diversifiée et pertinente la question culturelle du genre. Un festival de danse en province au cœur de l’hiver qui n’a pas froid aux yeux ! Osons la
création sous toutes ses formes et n’hésitons pas à mélanger les genres.
Il faut cesser de vouloir définir et catégoriser le
spectacle.
Le spectacle comme lieu de tous les possibles
Il n’est pas nécessaire pour rendre compte du discours précédant d’adhérer à une action dévastatrice et nihiliste dont
l’époque ne semble pas pour autant totalement préservée.
Selon toute apparence, c’est bien avec intelligence et sensibilité que les artistes et interpètes de ce festival nous
convoquent à un panel de formes, de représentations et de monstrations, parfois déroutantes, inconfortables par leur anticonformisme et leur transgression. Mais, et surtout, souvent
troublantes, émouvantes et touchantes si ce n’est bouleversantes pour certaines.
L’idée est la suivante, c’est en s’affranchissant des modes classiques du spectaculaire que ces créateurs d’espaces et
d’utopies nous emportent chacun à sa manière dans une pensée en mouvement.
Du laboratoire d’expérimentation axé sur la gravité du corps et le défi à l’apesanteur mis en scène dans la pièce
Nos Solitudes par la chorégraphe et chercheuse Julie Nioche.
Où cette jeune artiste en résidence au Vivat semble vouloir tirer toutes les ficelles de l’esthétique
scénographique dans un travail qui mêle à la fois un projet ambitieux de recherche kinésiologique du mouvement assisté par une machinerie très complexe et, une écriture poétique qui se
révèlent dans cette pièce par la présence acoustique de la musique et le jeu parfois fortuit de l’interprète tel une marionnette du théâtre de Kleist.
Au concept performatif de la conférence donnée par la redou(table) équipée de La Zouze menée par Christophe Haleb, fait
pourtant bien acte en signant un superbe et surprenant manifeste de l’hybridation et du mixage des genres dans l’affriolante pièce Domestic Flight et, cela sous une forme de déclaration
complètement débridée, décalée, loufoque et pour notre plus grande joie.
"Gender studies" ou l’art de la rhétorique
Des conférences, il y en aura d’autres dans le cadre de ce festival qui semble avoir pour mission de faire réfléchir et
d’interpeler plus que de sensibiliser ou familiariser son public à ce fait social et culturel majeur.
« Qu'est-ce que cela implique pour l'histoire de l'art d'intégrer la notion de genre, dans le discours
moderne, par exemple, qui ne prend en considération que l'évolution des formes ? »
C’est sous une forme conviviale que nous étions invités à suivre les deux rendez-vous et animations proposée par la
chorégraphe performeuse Cécile Proust en lien avec son spectacle politique et piquant Femmeusesaction#20.
La table ronde, forme de conférence rencontre autour de Cécile Proust et de la critique d’art
contemporain Elisabeth Lebovici (coauteur de Femmes artistes/Artistes femmes avec Catherine Gonnard ed Hazan) axe le débat
sur une vision machiste de l’histoire de l’art et interroge les liens entre les pensées féministes post coloniales, Queer et la postmodernité en art avec les arts plastiques, la
performance et la danse. C’est avec le support visuel d’un diaporama d’œuvres d’artistes femmes et/ou féministes qui prétendent la reconnaissance de la place des
femmes dans le milieu artistique et, également d’artistes qui revendiquent leur « différence » ou « étrangeté » sexuelles par leur refus du principe de dualité homme
femme, que le propos de l’historienne d’art se fonde dans une perspective respectueuse de l’idéologie Queer et des gender studies issues de la pensée de
Judith Buthler ( professeur de rhétorique américaine et défenseur des mouvement Queer).
Autre Conférence plus pédagogique menée tambour battant par la Cie Sans Titre sous la forme didactique d’un spectacle
scolaire Gender conférence.
Cette pièce qui use des techniques de la mise en scène du théâtre, du Hip Hop et de vidéos (à noter de pertinents
reportages se jouant de la fiction avec humour) s’adresse à un public essentiellement lycéens dans une pensée bienveillante et politiquement correcte (dans le cadre de la M F W évidemment, pas de
la pastorale de la paroisse Saint Michel.)
Leurs multiples mascarades et tentatives de nous sensibiliser à la question du genre s’empêtrent malheureusement dans
un discours qui certes se donne bonne conscience contre toute forme d’homophobie mais use et abuse de la parodie de celle-ci dans une tournure pantomimique parfois caricaturale.
Il est force de constater et à leur corps défendant que les interprètes hétéros et mère de famille honorable (ce que je
suis également, ce n’est pas une tare) de cette compagnie faisaient figures d’exception parmi les artistes performeurs invités qui, pour la plupart jouent et mettent en scène leur
vie.
Les artistes comme suractifs agents créatifs de l’art de la
performance.
Ce concept issu de la réflexion de Richard Martel sur la généralisation de l’art
comme rencontre, comme interaction et comme processus créatif se pose de manière magistrale dans l’acte de monstration que les trois artistes suivants : Philippe Ménard / Vanessa Van Durme /
Steven Cohen.
Ils, elles, nous exposent, chacun(E) avec son écriture personnelle dans un domaine artistique ayant la
performance comme référenciel commun une représentation autobiographique.
Nous tenterons de vous en exposer les particularités sans en dévoiler l’objet. En effet, ces prestations ont pour
mérite d’être exceptionnelles par leur dangerosité car, elles mêlent le spectaculaire au réel par l’utilisation de leur corps et le langage des comportements de celui-ci. Cette dualité convoque
pour le spectateur un sentiment troublant où l’empathie se confond aux réactions contradictoires de la répulsion et du désir.
Cette recherche est poussée à l’extrême pour Philippe Ménard qui se joue de l’hybridation des genres dans une prouesse
circassienne à la forte physicalité et, où le mélange des types de représentation à la fois performative et théâtrale très imagée met le spectateur dans une position inconfortable
voire insupportable. Seule la métaphore du cirque et du cercle comme cycle de vie nous amène une respiration dans cette performance physique de jonglage et de patinage glacé
époustouflante.
Le caractère technique et l’engagement corporel sont cependant loin de tout exploit triomphant, la chute et
l’impossibilité d’être sont omnipotentes. C’est le caractère auto biographique qui domine la pièce sans pour autant la plomber. Il y est question de grâce par la qualité d’innocence et de
fragilité de l’intimité que l’interprète nous dévoile avec une grande pudeur.
« Les interprètes, d’une certaine façon, jouent leur vie sur le plateau, leur vie dans quelques instants
où la totalité des signes enfouis émergent à la surface de leur peau… »
Geneviève Vincent.
Toute aussi touchante mais, plus théâtrale et faisant place essentiellement aux mots, la performance de Vanessa Van
Durme Regarde maman, je danse nous plonge au cœur de la vie de l’artiste et de son parcours identitaire.
L’histoire à la fois douloureuse et rocambolesque de la métamorphose sexuelle de cet artiste transsexuel nous est
contée non sans humour et tendresse. Le langage y est clair, posé et manifeste, parfois cru mais jamais vulgaire. C’est sans fard et sans masque que l’actrice nous emmène dans le récit comme dans
un voyage au plus profond de son être et de la sphère du privé. Nous sommes bouleversés par tant de franchise et de justesse, la question de la quête d’identité se pose à nous comme un miroir
réflexif, encore un spectacle dont nous ne sortons pas indemne.
Ce que développe Steven Cohen dans ces performances est d’un autre registre non moins surprenant, certes le caractère
autobiographique et la théâtralité de la mise en scène sont également très présents. Mais c’est d’un autre espace que celui de la scène théâtrale qu’il s’empare même si celle-ci reste le lieu
premier de cette performance Chandelier ou théâtralité et vidéo se juxtaposent.
C’est de l’exhibition, apanage du drag-queen, qu’il prend comme mode artistique et de l’usage de son corps
comme matière de son art. Art comme résistance et porte parole d’un message pluriculturel qui se veut à la fois revendicatif et critique d’un monde capitaliste et dominateur et
surtout comme un acte généreux d’amour. Il nous invite plus à une cérémonie qu’à un spectacle où le rituel d’une marche sensible et fragile nous oblige à porter un regard fasciné sur l’apparition
de cette fabuleuse icône de la scène.
C’est avec beaucoup d’admiration et d’estime que nous nous situons face à ses artistes qui ont pour cheminement
l’expérience et le vrai et dont l’humilité et le courage nous forcent au respect.
De l’art relationnel à l’exposition des corps.
Certes, l’art chorégraphique actuel n’est pas en faille de représentations et de manière d’être en scène. Le défi
aujourd’hui n’est plus dans l’innovation et le perpétuel renouvellement des formes. L’idée est alors la suivante, plus que d’étonner, les chorégraphes explorent et expérimentent les figures du
spectacle dans leurs détails leurs contours et leurs limites.
D’un jour à l’autre est interprété par Antonia Pons Capo e Jérôme Brabant.
Ce sont de ces frontières du plateau, de la représentation sexuée de l’interprète et de la matière du vide que les deux
danseurs de la chorégraphe Patricia Ferrera extraient toutes les réponses corporelles, physiques et sensuelles de ce spectacle à l’esthétique composite.
Ainsi, à partir d’un langage gestuel et ludique habilement mis en œuvre par un jeu de passage d’un corps à
l’autre magistralement organisé par l’intermédiaire des transferts des costumes en maille extensible ; on assiste à un travail délicat où la fusion, l’emmêlement, l’hybridation
et le mélange des corps accentués par le caractère androgyne voir asexué de ces deux interprètes nous emmène dans un curieux parcours. Trajectoire incertaine faite de vas et viens dont
l’imprécision et l’effet d’apesanteur nous évoque la danse des bulles de couleurs des lampes psychédéliques décoratives des années pop.
Les deux interprètes se confondent dans des représentations chimériques en emportant l’imaginaire du spectateur vers
d’autres ailleurs dans un pas de deux ou l’entre-deux fait loi.
Si la difficulté pour beaucoup de créateurs à rentrer dans une forme est dans le cas présent évincée, c’est pour
mieux interagir et investir les territoires expérimentaux de la danse et de la place des corps de l’espace.
Du créateur à l’interprète.
Rentrer dans une forme, voila bien non sans humour et ironie le propos dont les deux trublions de la danse Thomas
Lebrun/ Olivier Dubois se sont emparés chacun à sa façon afin de nous faire part de la question de l’interprète et de son corps dans sa représentation en danse sur la scène. Une soirée leur
était consacrée.
Pour tout l’or du monde. Poser aujourd’hui la question de l’interprète et
de sa reconnaissance est au cœur du rapport de la danse à la représentation du corps glorieux du danseur de par caractère « prostitutif » du métier dans le rapport séducteur
qu’il entretient avec le public.
(De la figure tutélaire de la pute et du danseur)
C’est par la maitrise des techniques de la scène et de l’étude des rapports de l’artiste avec son public
qu’Olivier Dubois nous invite à la perception du spectacle dans une configuration du plateau sans cesse déconstruite et reconstruite.
C’est par la métaphore de la barre, qu’elle soit de danse classique en passant par le garde fou à celle du peep-show
jusqu’à la forme de déposition, voir image cathartique du sacrifice et de la descente de la croix, que le message du corps en exercice s’offre à une lecture multiple. Le rapport à cette barre,
aussi symbole phallique, pose alors la question du sexe ou du sexué du danseur et de sa représentation; mais ici point d’académique justaucorps moulant ni de coque protubérante, c’est vêtu de son
plus beau costume et de ces souliers vernis qu’Olivier Dubois apparaît sur scène.
Les pirouettes chorégraphiques et citations sont nombreuses et finement agencées dans un spectacle où la danse se
fait plurielle et dont l’esthétisme s’abandonne à la cause de la souffrance.
De l’histoire du corps reconnu du danseur comme « intouchable » recouvert d’or, star ou icône de
la scène mais qui malheureux tel Midas prisonnier de son sortilège ne peut sortir de la solitude de l’interprète en solo. Olivier Dubois compose un propos contemporain sur une danse qui se
base sur la présence divine de la musique classique et de l’iconographie sacralisée du prince Charmant objet de fantasme dans le ballet le Lac des Cygnes. La bande son et la partition musicale
qu’il détourne et malmène n’est là en fait que pour servir une écriture acerbe et caustique du rapport de l’interprète à l’œuvre.
L’abandon de son corps à la scène ou le faux abandon au public d’un corps offert souffrant dénudé et supplicié nous
amène à la frontière de l’intime mais, tout ceci n’est peut- être qu’un leurre.
Ainsi poser la question de l’interprète et de l’auteur s’avère être une préoccupation de nombreux artistes actuels et
interroge par ricochet le statut de la création en danse.
Au de là de la question de l’identité, la question du genre se pose comme axe de création dans un manifeste identitaire
qui met l’artiste et la problématique de l’interprète au cœur de la critique actuelle de notre société du spectacle.
Switch Thomas Lebrun,
Nous avions vu ce spectacle lors de sa première diffusion à Danse à Lille et rédigé l’article ci-joint SWITCH, Thomas Lebrun. La nouvelle perception de ce spectacle (un des plus marquants
du travail de ce chorégraphe à l’écriture généreuse et si composite) se compose dans cette pièce comme un panel d’identités partagées dont le seul chorégraphe et mentor est et reste Thomas
Lebrun.
La qualité de l’interprétation n’en reste pas moins exceptionnelle de part la contrainte des masques et de la rigueur
imposée par cette chorégraphie de l’art de « l’être ensemble » et de la synchronisation.
La perspective du plateau au Vivat est autre que celle du Gymnase à Roubaix qui est certes plus intime de
par la proximité de la scène. La scénographie et les mouvements d’ensemble apparaissent alors de manière plus architecturale et construite. C’est sous la forme d’une boîte, cellule au décor
lumineux qui se fait écrin d’un jeu de passage où les relations humaines se construisent et les corps se métamorphosent.
La musique du compositeur londonien Scanner prend la part belle et envahie la salle au rythme des cœurs battants
des danseurs.
Du portrait démultiplié à l’autoportrait de l’acteur en costume, il n’y a qu’un pas et celui-ci n’est pas de
danse, il s’agit du Rire à la Antonia Baehr.
Rire ou
une nouvelle « catégorie » du comique
Antonia Baehr a choisi pour cette pièce de parodier le concerto de musique classique et c’est sous la forme du récital
qu’elle décline un répertoire original et variés de partitions de rire.
Mais ici point de « femme qui rit à moitié dans ton lit ». Elle entre de manière solennelle sur le plateau
obscur, elle est vêtue d’un costume masculin et coiffée de manière stricte, elle s’installe face à son pupitre.
L’austérité de la scène, la rigueur de la posture et le silence qu’elle nous impose ne porte guère à rire, c’est
de manière ostentatoire qu’un petit rire étouffé apparaît et que soulagés nous entrons dans le spectacle.
Si l’on se force à ne pas rire au début de la pièce, c’est avant tout par réaction à la provocation que cette
performance scénique met en exergue par sa contagion et surtout par crainte de se dévoiler (ri et je te dirai qui tu es).
« Antonia c’est celle qui rit » de cette autobiographie à la fois touchante et tragique s’énonce une
vision juste et sincère de la vulnérabilité de l’acteur sur scène et du questionnement : « au fond qu’y a t-il de risible ? ».
Rire qu’elle a puisé dans un recueil de propositions de proches et d’amis demandés à l’occasion de son anniversaire. Un
spectacle avec de très bons moments, sous la forme d’un entretien avec sa mère mais aussi des temps forts où par le truchement d’un écran loupe le personnage se fait monstrueux et
inquiétant et où le malaise s’installe. Rires, matière à un spectacle dont l’humour féroce nous met face à notre propre perception de l’autre et au pouvoir que le rire peut parfois
exercer.
Rira bien qui rira le dernier, dernier spectacle de ce festival impertinent.
Un festival comme défi jeté à la ségrégation, la discrimination et l’oppression. Nous entendons par là la matière
qui vise à interroger le genre, ses marques et ses manifestations, et en particulier la fluctuation des identités, la souplesse de la frontière entre masculin et féminin. Entre gender studies et
queer studies, “Vivat la Danse 2010 » ne manque pas de trouver sa place.
Une programmation qui se joue des codes de la représentation de l’indifférenciation sexuelle et de la
« féminitude » et fait la part belle à la création. De la nécessité des artistes à être et à faire.
Pascale Logié-Broussart. Mars 2010
http://www.paris-art.com/editeur-design/Femmes%20artistes.%20Artistes%20femmes/%C3%89lisabeth-Lebovici/1892.html
Françoise Héritier, professeur honoraire d’anthropologie au Collège de France,
fait partie des personnes qui ont le plus réfléchi à cette problématique. Au fil de ses recherches, elle a acquis une conviction : la différence anatomique et physiologique entre l’homme et la
femme, apparue comme irréductible dès l’aube de l’humanité pensante, est à l’origine de notre système fondamental de pensée, qui fonctionne sur le principe de la dualité. « Chaud/froid,
lourd/léger, actif/passif, haut/bas, fort/faible… Dans le monde entier, les systèmes conceptuels et langagiers sont fondés sur ces associations binaires, qui opposent des caractères concrets ou
abstraits et sont toujours marquées du sceau du masculin ou du féminin », affirme-t-elle. Nous penserions peut-être autrement si nous n’étions soumis à cette forme particulière de procréation
qu’est la reproduction sexuée.
Richard Martel, Art- Action, Dijon, Presses du réel, 2005,
175p.
http://www.ccntours.com/danse_evenement/spip.php?article409